Interview in TxP Newsletter, Jan 2018:

I want to focus on your series Photographies.
Seeing this series it fascinated me that you put all kinds of things in vintage photos and hide the faces.
Why do you choose for certain photos? 

"I chose ordinary photos, I rejected the ones with an exotic decor, the ones with a complex composition, to keep the focus on the character and his transformation." 

There is a difference between the pins and needles and the shells you also use. How do you choose what to use?

"All the different objects I put on those pictures have a symbolic aspect: peppercorn, pearls, feather, shells, pins and needles, they are not neutral in the iconography. They are simple, timeless materials, that could have been used at the time the picture has been taken. 
Of course, the choice of the material also depends of the visual effect with the picture, the scale, what to highlight, etc. I try several elements on each image before to decide." 

What is it that attracts you to pins and needles and what makes you push these in photographs? A pin is also aggressive, it kind of hurts to look at the images. Do you feel that as well when putting in the pins and needles?

"Obviously there is violence in pushing those pins and needles on those faces and making disappearing those people. Even more because they are original photographs, not reproduction. 
The first link we make to pins and needles is voodoo, the idea of malediction, of punishment. The needles also make me think of a sea urchin. It is aggressive, but it looks also delicate.
I am interested in the pins because they are ambiguous: shiny as jewellery, round as pimples, and we can give them any shape. The shadows appearing under the pins are also interesting." 

Why do you want to hide the faces?

"It is frequent to hide the faces in collage art, it is always more striking to suppress the face. It is natural, if you are angry of somebody you will scrawl his face on a photograph, not his arm or knee. Face is sacred, to attack it is always some sort of sacrilege." 

How do people react to these works, do you know?

"It seems to be one of my most popular series. I think it is because it feels familiar, those vintage portrait photos can be found in any family attics. There is something sentimental about them. And each image is different, some are a bit funny, other are sweet or harsh. Each one tells a different story." 

I forgot the series Contagion. It also belongs to the pin works of course. Why do you use red pins here? it looks even more hurting/ painful.

"Red is a distressing colour, the colour of danger. And the colour of pimples! It looks even more like an illness spreading." 

Especially this one is thrilling, as the pins seem to have a new intention, as if they are also little flowers or berries, which gives a reassuring effect.

"Exactly, it looks like berries from the garden but spreading in a scary way, like a contagion. It makes me think of the 1963 movie The Birds by Hitchcock.
Also all images of that series are American family pictures from the 60's, working as stereotypes, the woman with her preppy skirt in a garden, the man with his tie in a sad office, clean families posing in front of their home."


RÉVÉLER L’INVISIBLE (The Steidz magazine, 2016, p.94-95)

L’artiste parisienne Iris Legendre pourrait être présentée comme une aquarelliste clinicienne. Ne lui échappent ni les tourments révélés par quelques froncements de sourcils, ni les imperfections affleurant l’épiderme. Iris Legendre s’illustre aussi en storytelling et manipulations photographiques « artisanales » : la série Photographies (2013) révèle des photos d’époque transpercées d’aiguilles, couvertes de perles, de plumes, de coraux ou encore de coquillages. Ces portraits masqués remettent en perspective ce qui est habituellement attendu d’un visage : un masque de chair laissant à penser, de préférence, que tout va bien. Mais derrière les sourires des albums de famille, se dissimulent parfois des cœurs meurtris, des corps en miettes, rongés par divers sentiments ou la maladie, comme le suggère la série Contagion (2013). 

REVEALING WHAT IS INVISIBLE (The Steidz magazine, 2016, p.94-95)

Iris Legendre, born in 1988, might be described as a clinical watercolour painter, very familiar with the defects showing on our skin and acquainted with the inner torments we express by raising our eyebrows she is also known for her storytelling and her “hand-made” manipulations of images: the series titled Photographies (2013) reveals period photographs pierced with needles, covered with pearls, feathers, corals or seashells. These masked portraits put back into perspective what one usually expects when looking at a face: a mask of flesh preferably suggesting that everything goes well. However, broken hearts, shattered bodies, eaten up by diverse feelings or away by disease, sometimes lurk behind the smiling faces in family albums, as suggested by the series Contagion (2013).
 

Marine Mercier, exposition Réminiscence, 2017

La Réminiscence, évoque le souvenir.
C’est un rappel à la mémoire.
Un souvenir que l’on avait peut-être cherché à oublier
et qui parfois resurgit là,
d’un coup,
sans prévenir…

Réminiscence est un joli mot,
gracieux semble t-il,
mais pourtant, il sonne grave,
il nous rappel à l’ordre.

Iris Legendre, s’intéresse à ce qui reste,
aux marques,
à la trace laissée par un événement,
à une histoire passée.
Mais qu’est-ce donc ?
Une vieille photo au fond d’une boite à gâteau rouillée représentant un enfant ?
une ride sur le front ?
un hématome ?

Le corps est celui qui n’oublie pas.
C’est notre peau de chagrin que la jeune artiste cherche à mettre en exergue,
ce corps qui nous semble être une carapace,
mais qui, en réalité, nous dévoile tout et nous rappelle au souvenir.

Iris Legendre arbore un travail doux, avec ses crayons
et parfois sévère en faisant disparaître les traces d’un corps sur une photo,
peut-être la seule qui restait d’une histoire
qui maintenant restera enfouie.
A jamais.

 

Edgare Jones, Revue Namo #01, 2014, p.66

Accroché au mur, il y a le portrait d’un enfant obèse. 
Il reste planté là, assis sur un banc, sa main droite enfonce dans sa bouche bien trop grasse une énorme sucette en forme de cardioïde.
Sa mère le gronde. Sa mère, la femme à visage d’épingle, la tête aussi creuse que le chas d’une aiguille.
Honteux, le petit garçon lâche sa sucrerie.
Il se réinstalle. Se met à l’aise. Ses cuisses molles s’écrasent contre la pierre froide du banc, ses collants en laine le grattent, ses souliers
oppressent ses petits pieds potelés. Il a honte alors il se cache.
Sa mère, la femme à tête d’épingle, le visage aussi creux que le chas d’une aiguille, le
regarde encore. L’homme à la tête de corail, son père, regarde le trou qui offense sa tête.
Son regard lubrique tombe sur la mère de l’enfant. Il ne veut pas voir, il entend mais refuse de regarder.
Il ouvre pourtant les yeux. Il voit sa mère, la femme à tête d’épingle et son père, l’homme
à tête de corail, ils se regardent se glisser des mots doux comme les enfants à travers leurs portraits.
Les poulets débordent du cadre. L’enfant regarde les animaux en papier s’enfuir pendant
que les vers lui rongent les yeux, car il ne veut pas voir.
Les vers grimpent sur son visage, rongent cette peau grasse et informe, ils grimpent jusque
sa tête, envahissent sa nuque, deviennent ses oreilles. L’enfant obèse à tête de vers porte un
loup pour mieux se cacher, ses oreilles pointues qui n’entendent plus rien, les yeux
rongés par le sillon.
L’enfant à tête de vers, lorsqu’il cligne des paupières, ses paroles vont à la ligne.
Des trous béants s’échappent de ses yeux.


Edgare Jones, Revue Namo #01, 2014, p.69

Il n’était pas à l’enterrement du père. Il a pris l’héritage sans broncher. Il a dit devant sa famille
« Maintenant c’est moi. Je serai le père, la tête, la fratrie. » Puis il a fait une pause et un corail
poussa à la place de sa tête. Il n’a rien senti, il ne l’a pas vu venir.
L’homme à tête de corail regarde ces femmes qui se vautrent dans leurs tableaux, bien assises entre les coins du cadre.
Ses mains hésitent, il ne sait plus vraiment comment contenir l’envie, le désir de vivre.
Mais le seul qu’il puisse assouvir, c’est le sien.
L’homme à tête de corail a le visage qui blanchit.

 

Arouse, Revue Namo #01, 2014, p.70

Je n’ai jamais très bien saisi la piètre estime dans laquelle on tenait mon aimable grand-mère.

Taille épaisse, il est vrai, mais regard doux et enclin à l’amour. Parmi mes oncles et tantes, autant que chez mon père, semble régner l’accord d’un silence oublieux autour de son portait. Chacun paraît vouloir inhumer son souvenir dans les pages écornées d’un album de famille. Allez savoir !... Une femme de mauvaise vie ? D’elle, je ne sais pas grand-chose, sinon qu’elle refusait visiblement la rigueur luthérienne de mes ancêtres lorrains et la morale glaçante de son père, respectable théologien des Vosges, à supposer qu’on puisse ainsi qualifier les défenseurs zélés d’une hérésie sans saveur. C’est assez peu de dire que les mœurs familiales auront cloué cette femme aux affres d’un devoir mortifère et abscons. Mariée trop jeune à un pasteur de Saint-Dié, la ville de cet odieux Ferry, elle fut dès ses quinze ans préposée à la rudesse des tâches domestiques et conjugales, châtiment doublement douloureux pour une femme enthousiaste et dotée de plus d’intelligence que cet horrible fat, son époux le pasteur, considéré par les miens comme une gloire familiale.

Mais je ne veux pas vous ennuyer…

Sachez seulement que cette digne femme se résigna longtemps avec docilité aux contraintes religieuses et morales de sa caste. Robe noire, discrète, remontée jusqu’au cou par excès de pudeur, manches longues et amples, cheveux plaqués, face immobile.

Elle avait accepté les règles de son rang. Mais comme souvent, dans de pareils tableaux, une bête de volupté sommeillait souverainement sous le lin de son habit austère. Un jour qu’elle sortait seule du temple – c’était, je crois, au début de la guerre de 70 – elle fut abordée et séduite par un élégant Kaporal prussien. La suite, est-il besoin de la narrer ? Le caporal mourut, elle en prit un second. Mais la guerre continua et les morts abondèrent. Elle prit un général, s’éprit d’un capitaine, reprit un caporal, apprit d’un commandant et découvrit à ses dépens le prix de toutes ces amours adultères. On dit que Cupidon décoche dans la chair blanche de ses victimes des flèches de roseau enduites d’un poison auquel personne ne saurait résister. C’était la guerre. Nous étions en Lorraine. Les roseaux étaient rares. Mais croyez-moi, ma belle grand-mère, libre enfin du carcan marital, fut assaillie des traits perfides du fils de Vénus. Voilà pourquoi on ne la tient pas chez nous en odeur de sainteté, cette libre femme.

Ou bien alors c’est à Saint-Sébastien qu’elle aura emprunté son parfum aigre, vif et piquant comme la flèche d’un Parthe, qui sut aiguillonner les hommes avec une telle ardeur. On parle parfois d’overdose érotique. Ou encore du coming out de la quakeresse.

 

Marion Alluchon, catalogue de l'exposition Sous Tension, Ensba, 2010

 Dans le travail d’Iris Legendre, le corps occupe une place centrale. Qu’il ne s’agisse que d’un élément (un oeil, un détail de peau) ou d’un visage entier, il fait l’objet d’une représentation réaliste pourvue d’un sens très rigoureux du détail. Elle relève toutes ses imperfections (petites taches, vaisseaux sanguins, yeux vitreux, cils collés, plaques rouges, etc.) à l’aide d’une palette mêlée de tons francs et pastels à la fois. Si le corps malade à partir de photographies médicales fut l’objet de ses premiers dessins, il reste dans les portraits de son père, homme bien portant, cet attrait du détail désavantageux. Dans Papa, le visage est ainsi légèrement tordu, les oreilles trop basses et leurs courbures cassées, le cheveu mal coiffé. La mise en scène avec ce point de vue en contre-plongée qui implique nécessairement la représentation d’un cou en tension, renforce l’impression de douleur et de pénibilité. Mais aussi angoissante qu’elle puisse être, la singularité de cette posture est également ce qui donne au portrait toute sa force et son humanité.

 

Jean-Michel Alberola, 2014

Iris Legendre, qui a étudié dans mon atelier, s’approche des choses qu’elle représente avec une extrême précision, et s’arrête à un millimètre afin de protéger sa pensée. Cette prudence nous procure un sentiment connu, donc intime, lorsque nous voyons ses œuvres.